Tendances24.08.2016 La nouvelle frontière de l’éthique alimentaire

Après avoir exploré la valeur sociale de nos repas et la rapide progression du mouvement végétarien, il est impossible de ne pas détecter l’idée sous-tendant ces deux phénomènes : que notre alimentation a pris une place prépondérante dans notre existence, bien éloignée de la simple question de survie qui motivait nos ancêtres. Ce constat s’impose à une époque où la question de l’épuisement des ressources de la planète devient de plus en plus prégnante, et ce n’est pas une coïncidence. Face aux menaces encourues, le rapport entretenu avec notre alimentation est chargé de sens. Il devient social, politique. Nous sommes ce que nous mangeons, plus que jamais. Dans une étude conduite par Havas Worldwide début 2016 avec un périmètre de 37 pays, près de trois quarts des personnes interrogées voient dans la junk food une menace pour l’entière espèce humaine.

 

Mais les contours entendus de cette menace sont ambigus. Est-ce les modes de production de la junk food que l’on remet en cause ? Leur impact sanitaire mondial ? Ou bien les troubles sociaux qu’ils peuvent générer ? Si le postulat de départ est correct, force est de constater que les arguments peuvent varier selon les individus. Les risques auxquels nous sommes confrontés sont complexes, et la vision globale des consommateurs est limitée par l’état souvent lacunaire de leur information à ce sujet. Il est alors intéressant de voir comment chacun construit et hiérarchise son propre système éthique, à partir de ses intuitions, ses influences, son jugement, et comment ce système influence les formes de consommations alimentaires.

 

La nouvelle gravité associée à notre alimentation crée notamment une tension dans le comportement des consommateurs en faisant cohabiter la valeur très émotionnelle et sociale de nos achats alimentaires avec une approche beaucoup plus rationnelle et raisonnée. Les millennials en sont l’illustration même, puisque selon les études, cette génération entretient un rapport presque obsessionnel à la nourriture, tout en ayant une conscience écologique plus marquée que leurs parents.

 

Les tendances alimentaires actuelles, naturellement influencées par le contexte social et environnemental, tendent heureusement à faire le pont entre les deux. En effet, à la croisée des penchants du moment – juicing, superaliments, detox, etc – il y a le désir de manger moins de viande et d’adopter un mode de vie plus sain. Cependant, même si les influenceurs semblent avoir érigé l’alimentation saine et respectueuse en nouveau modèle statutaire, ils ne sont pas toujours inspirés par les bonnes raisons. C’est alors qu’apparaissent des contradictions.

 

La limite de ce comportement a encore été démontrée très récemment, avec l’exemple des avocats. Devenus un véritable phénomène de mode, ils ont été associés à un certain nombre de bénéfices, de vertus santé à un nouvel attrait pour les régimes végétariens, jusqu’à aboutir à l’impression plus générale que manger des avocats avait d’une manière ou d’une autre un effet positif pour la planète. Bel effet boule de neige d’une déformation, qu’un article a déconstruit récemment en rappelant que la plupart de nos avocats (originaires d’Amérique Latine) laissaient une empreinte carbone assez conséquente avant d’arriver jusqu’à nous et que l’emballement pour ce légume a conduit les producteurs à déforester afin d’étendre leurs cultures. Cerise sur le gâteau, l’avocat serait même un motif de racket au Mexique, où les cartels de drogue avertis de la tendance en profiteraient pour ponctionner les petits producteurs. A une autre échelle, c’est le même genre de contradiction qu’a entretenu Gwyneth Paltrow, influenceuse lifestyle écolo notoire, quand elle a promu un traitement de beauté par les piqûres d’abeille. Elle semblait ignorer qu’elle entraînait ce faisant la mort de nombreux insectes.

 

Face à ces contradictions, pointées du doigt avec plus ou moins d’humour, le niveau d’information des consommateurs évolue et leurs valeurs en même temps. La nouvelle frontière est éthique, et elle est mouvante. C’est ainsi que le naturel a supplanté le synthétique, pour être progressivement remplacé à son tour par le bio, et que le bio ne veut plus rien dire aujourd’hui sans la mention du local. Un millefeuille de labels se met ainsi en place, que les individus les plus informés arrivent à hiérarchiser rationnellement, les autres faisant leur choix dans ce qui leur paraît le plus accessible et compréhensible.

 

× Veuillez entrer un email valide

Découvrez la newsletter de Brainvalue & restez informés des dernières actualités